Le Veilleur de Citrouilles

Un conte offert, tiré de La Nuit des Souvenirs

Conte court, collection La Nuit des Souvenirs


À Brumesonne, on ne sculpte pas les citrouilles n’importe comment.

C’est le Veilleur qui s’en charge. Un seul par génération. Il passe l’année à écouter les gens du village, surtout les vieux, surtout ceux qui toussent un peu, et il retient leurs rires. Pas leurs visages, pas leurs noms : leurs rires. Le rire en cascade de la mère Blanchet. Le rire silencieux du docteur Aubert, qui secouait les épaules sans faire un bruit. Le rire de forge du grand-père Élie, qui faisait trembler les verres sur la table.

Et quand quelqu’un s’en va, le Veilleur sculpte sa citrouille pour la Grande Veillée. Il ne sculpte pas un visage triste, jamais. Il sculpte le rire. Et le soir du 31 octobre, sur la Colline aux Lanternes, quand on allume la bougie dedans, la citrouille rit une dernière fois, pour de vrai, avec la vraie voix, et tout le village rit avec, et on rentre chez soi le cœur plus léger, et l’hiver peut venir.

Le grand-père Élie était le Veilleur de Brumesonne depuis cinquante-trois ans.

Il est mort en septembre, en taillant sa serpette, sans prévenir personne.

Et c’est comme ça que Timothée, onze ans, son petit-fils, a hérité du couteau à sculpter, du carnet des rires, et d’une colline entière de citrouilles à préparer en un mois.


Le troisième jour d’octobre, on frappa à la porte de l’atelier.

Timothée travaillait la citrouille de la mère Blanchet depuis l’aube. Elle était posée sur le billot, énorme, la peau encore froide de la nuit. Le carnet d’Élie était ouvert à côté, à la page Blanchet (Augustine). Trois mots seulement, de l’écriture penchée du grand-père : *cascade. Descend l’escalier. Ne s’arrête pas en bas.*

La porte s’ouvrit sur Firmin Blanchet, le fils. Un grand gaillard en veste de chasse, les mains dans les poches, qui ne savait pas où poser son regard.

— Je passais, dit-il.

— Vous ne passiez pas, dit Timothée sans lever les yeux. Personne ne passe devant l’atelier. Il est au bout du chemin.

Firmin ôta sa casquette. Il la remit aussitôt.

— Bon. Je viens voir, alors. Ma mère, c’était pas n’importe qui, tu comprends. Et toi, tu as onze ans.

— Onze et demi.

— Ton grand-père en avait cinquante-trois de métier.

Timothée reposa son couteau. C’était la première fois de la semaine qu’il s’arrêtait, et ses doigts en tremblaient un peu.

— Écoutez, dit-il.

Il reprit la lame. Il ouvrit le coin gauche de la bouche d’une entaille courte, puis d’une deuxième en dessous, plus profonde, en biais. La bouche de la citrouille se mit à descendre en marches d’escalier.

Firmin ne disait plus rien.

— Ça, c’est la première marche, dit Timothée. Là, la deuxième. Votre mère riait comme quelqu’un qui dégringole. Elle partait très haut et elle tombait, elle tombait, et à la fin il n’y avait plus de son du tout, juste ses épaules qui sautaient.

Il fit la dernière entaille tout en bas, minuscule, presque rien.

— Et ça, c’est le bas de l’escalier. L’endroit où elle ne s’arrêtait pas.

Firmin Blanchet resta debout un long moment, sa casquette écrasée dans le poing. Puis il fit un drôle de bruit de gorge, et il rit. Il rit exactement comme sa mère : en cascade, en dégringolant, sans plus pouvoir s’arrêter. Il pleurait en même temps, et ça n’avait pas l’air de le gêner.

— Voilà, dit-il enfin en s’essuyant les yeux avec sa manche. Voilà. Je passais, hein.

Et il s’en alla très vite, sans refermer la porte.


Après ça, le village cessa de venir vérifier.

Timothée travailla comme un homme. Les trente et une citrouilles y passèrent, une par jour d’octobre. Le docteur Aubert lui prit deux nuits entières : un rire sans bruit, ça ne se creuse pas, ça se devine. La petite Suzon, partie bien trop tôt, riait comme un hoquet de souris ; sa citrouille était grosse comme deux poings et fit pleurer de rire toute la colline.

Trente et une citrouilles allumées. Trente et un rires rendus.

Mais la trente-deuxième, la sienne, celle d’Élie, elle, elle refusait.


La troisième tentative eut lieu le 29 octobre, à la nuit tombée.

Timothée avait monté la citrouille au sommet de la colline dans une brouette, tout seul, en s’arrêtant trois fois. Il l’avait sculptée large, la bouche grande ouverte, les coins remontés jusqu’aux yeux : un rire de forge, un vrai, celui qui fait trembler les verres. Elle était belle. En dessous, dans le village, les fenêtres s’allumaient une à une.

Il gratta l’allumette. La mèche prit. La citrouille s’éclaira de l’intérieur, orange et vivante, et pendant deux secondes Timothée eut le cœur qui montait.

Puis la flamme se coucha, comme si quelqu’un s’était penché dessus.

Pfft.

Éteinte. Pas un souffle de vent, pas une goutte de pluie. Juste éteinte.

Timothée ralluma. La bougie tint le temps de trois respirations, puis se coucha du même côté, et le noir revint sur la colline.

— Non, dit-il.

Il ralluma. Pfft.

Alors il envoya valser la boîte d’allumettes dans l’herbe, et il tapa du poing sur le dessus de la citrouille, une fois, deux fois, jusqu’à ce que le chapeau se fende. Il avait les mains gelées et le nez qui coulait, et il criait des choses qu’un garçon de onze ans n’est pas censé crier tout seul dans le noir.

Puis il s’assit dans l’herbe glacée, à côté d’une citrouille cassée et muette, et il ne cria plus rien du tout.

En bas, très loin, quelqu’un riait dans une maison chaude.


La veille de la Grande Veillée, il remonta la colline avec la dernière citrouille du champ. Il ne la sculpta pas tout de suite. Il s’assit en face d’elle, dans l’herbe froide, et il dit tout haut ce qu’il n’avait dit à personne.

— Je t’en veux.

La brume monta du lac, doucement, et l’écouta.

— Je t’en veux d’être parti sans me dire au revoir. Je t’en veux de m’avoir laissé la colline, le carnet, les rires de tout le monde. Tout le monde sauf toi.

Il serra le carnet contre son ventre. La couverture sentait encore le cuir et la cire.

— Je connais tous les rires du village par cœur, papi. Celui de la mère Blanchet, je l’ai retrouvé du premier coup. Mais le tien, je peux plus. Quand j’essaie de me le rappeler, il y a ta mort qui se met devant. Ta serpette par terre. Le tabouret renversé. Ça vient toujours en premier.

Sa voix se cassa au milieu.

— C’est pour ça qu’elle s’allume pas, hein ? On peut pas sculpter un rire à travers de la colère.

La brume ne répondit pas. La brume ne répond jamais. Mais elle sentait, ce soir-là, très légèrement, la fumée de pipe et le cuir de forge.

Timothée s’essuya le visage avec sa manche. Il ouvrit son couteau, par habitude, parce que ses mains ne savaient rien faire d’autre.

Et sans réfléchir, il fit le geste que son grand-père faisait toujours avant de sculpter : il cracha dans ses mains, les frotta l’une contre l’autre, et dit bon.

Juste ça. Bon. Avec la voix bourrue d’Élie, en l’imitant sans le vouloir, comme on hérite d’une façon de marcher.

Il s’arrêta net, les mains en l’air.

Et ça lui parut si ridicule, si exactement, si parfaitement ridicule, lui, tout seul dans le noir sur une colline, en train de cracher dans ses mains comme un vieux forgeron, avec la morve au nez et un couteau trop grand pour sa main, qu’un petit rire lui échappa. Un rire de rien du tout. Un rire de gamin qui se trouve bête.

Puis un deuxième, plus grand, qu’il n’avait pas décidé.

Et son rire dérailla. Il s’enroua. Il tomba d’un étage.

Et il devint un rire de forge. Un rire qui faisait trembler les verres sur les tables. Un rire qu’il avait dans le corps depuis onze ans à force de l’avoir entendu au-dessus de lui, dans l’atelier, les soirs de vaisselle et les dimanches de pluie. Un rire qui était à son grand-père et à lui en même temps, parce que c’est ça qu’on hérite, en vrai : pas les couteaux, pas les carnets. Les rires.

Timothée riait à en avoir mal aux côtes. Il riait comme on se réchauffe.

Sur la citrouille cassée de la veille, restée là dans l’herbe, la bougie s’alluma toute seule.

Et la citrouille rit avec lui. À la forge. À l’unisson. Longtemps.

Quand il reprit son souffle, la colline entière sentait la fumée de pipe, et il n’avait plus froid nulle part.


Le lendemain soir, à la Grande Veillée, tout le village monta la colline avec des paniers et des lanternes. Trente-deux citrouilles riaient dans l’herbe : la cascade de la mère Blanchet, les épaules muettes du docteur Aubert, le hoquet de souris de la petite Suzon.

Et celle du sommet riait plus fort que toutes les autres.

Firmin Blanchet, qui portait la marmite de soupe, dut la reposer par terre pour ne pas la renverser.

Les gens de Brumesonne disent que le nouveau Veilleur est doué. Aussi doué que l’ancien. Ils disent aussi, mais tout bas, parce que c’est le genre de choses qu’on ne dit pas fort, que certains soirs d’octobre, quand Timothée sculpte tard dans l’atelier, on entend deux rires derrière la porte.

Et que c’est très bien comme ça.

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Le Cahier de la Grande Veillée

Deux pages à imprimer, tirées du livre. La recette du gâteau de brume, celle de la page arrachée. Et la carte des oubliés : on y écrit un nom, et le plat qui va avec. Puis on le fait. C’est le seul geste qui compte.

Ce conte est l’un des six de La Nuit des Souvenirs. Les cinq autres, et les six contes lus à voix haute, sont dans le livre.